l’indistinction de la connaissance et de l’ignorance.

Revenons un instant en Chine , où Tchouang-tseu fait dialoguerles sages Wang Yi et Nie Kiue, 

le premier daignant répondre aux questions pertinentes du second avant de lui faire  comprendre que 1’homme saint, qui transcende la vie et la mort et se tient au-delà de  toutes les oppositions du langage, serait resté muet si on l’avait interrogé. Comment le saurais-je  […] Comment peut-on savoir si ce que j’appelle «connaître » n’est pas « ne pas connaître », et si ce que j’appelle « ne pas connaître » nest pas « connaître » ? […] ” ››1 Nie Kiue qui ne souhaite pas tendre de pièges au maître Wang Yi, lui pose néanmoins des questions très embarrassantes puisque le maître, en répondant, en usant du langage, risque de se contredire. Pour la Science, dire signifie savoir ce que l’on dit. Nie Kiue, le représentant de la Science, pousse Wang Yi, le silencieux, l’ignorant, jusqu’au plus extrême paradoxe du taoïsme : l’indistinction de la connaissance et de l’ignorance.

C’est même aller plus loin que Lao-Tseu qui dirait que l*ignorant connaît. Étant donné que Nie Kiue se laisse convaincre trop facilement par Wang Yi, essayons de reformuler le dialogue entre la Science et la Non-science :  Connais-tu une Vérité universelle ? demande la Science. Je n’en connais pas, répond la Non-science. Tu sais donc que tu ne la connais pas ? Je ne sais pas si je la connais ou si je l’ignore. Mais tu continues à m’affirmer que tu ne sais pas I C’est bien que tu sais que tu ne sais pas ? Je n’en sais rien ! Quelle contradiction ! Mais si dans ce cas je te dis que tu ne sais rien, tu dois tomber d”acc0rd avec moi ? Je veux dire que le savoir est peut-être une ignorance, et inversement. Celui qui est dans le savoir d’une chose est pour un autre dans l’ignorance de cette chose. F C’est très juste ! C’est pour cela que nous sommes tous deux unis par cette conscience et ce savoir de la relativité du savoir. -J’ignore si nous sommes unis.

Tu veux dire que c’est notre ignorance qui nous rassemble 7 Mais savoir cela, c’est être capable de dépasser l’ignorance. Je ne sais pas… ” Et le dialogue peut continuer encore longtemps. Mais nous n’avons pas encore deux figures toutes pures de la Science et de la Non-science. En ce qui concerne cette dernière, nous apprécions derrière les mots sa subtilité ; cependant, c’est afin qu ”elle réponde à la Science que nous lui avons accordé une certaine puissance et une intelligence pour exprimer l’indétennination ou l’indistinction des opposés spéculatifs. En faisant cela, nous lui prêtons quelque chose de la Science, pour qu”i1 y ait un dialogue possible. Nous la nions néanmoins à une racine de silence, et par des mots, autant que possible, nous l’opposons à la Science.

Que se passe-t-il alors ? Science et Non-science se querellent. La Science connaît les opposés, leur différence, leur identité, elle a levé ou croit avoir levé tous les secrets de l’esprit. .. Ou de la matière, car nous savons depuis peu de quelle façon cela n’est pas différent. La Science pense connaître aussi l’ignorance, et comme souillée mais dynamisée par ce négatif en elle, elle se sent puissante, totale, vraie. Aussi, quand survient la Non-science, elle croit que le négatif vient à nouveau la hanter. Mais elle en a l’habitude et se dit que cet autre qui lui fait face ne peut pas être vraiment autre, car elle, elle est totale. C’est méconnaître la Non-science. Nous voyons dans notre dialogue que celle-ci revient toujours, s’oppose toujours à une Science qui pourtant a tout pour argumenter avec une saveur de Vérité. L’argument de la Science est le suivant : La Science a raison, mais non dans le sens où la Non-science aurait tort. Simplement, la Non-science nest pas totale, elle est un point de vue opposé à une Science (incomplète) incapable de se mouvoir dialectiquement, de se nier. L’identité des deux perspectives est la totalité, saisie par la Science (complète) qui est cette totalité même, qui a en soi tous ses moments dialectiques, et donc la Non-science. Celle-ci, vaincue comme le partiel est vaincu par l’universel, ne peut plus persister seule : elle doit se fondre dans l’esprit unique de la Science.

Cet esprit assure que l’élément du concept est naturel et commun à tous, que le concept scientifique nest pas vide mais riche, et qu’on ne nie le concept que par le concept, en se contredisant. La triade et la tétrade sont les seuls schémas valables. La Non-science vient perturber la triade en s’ajoutant comme quatrième élément, comme le fit Job. Mais cet élément supplémentaire forme avec la Science une dyade qui, comme d’habitude, se résout par un troisième terme plus élevé : la triade se reforme ainsi de façon scientifique, sans que l’on sorte du cercle du savoir. L’argument de la Non-science est le suivant : Savoir n’est qu’un mot, ignorance n’est qu’un mot, l’esprit se perd à les distinguer. La Science prétend ne plus être en contradiction avec elle-même. Dès qu’elle prétend savoir, elle distingue le savoir de l’ignorance. Lorsque l’ignorance frappe à sa porte, elle ne s’en occupe pas parce qu’elle croit l’avoir en elle. La Non-science est l’ignorance qui insiste à la porte de la connaissance pour lui montrer sa faiblesse.

Mais tout cet argument qui vient d’être énoncé n’est pas plus vrai que l`argument contraire. Je peux dire que la Science est forte, je peux louer la connaissance. Non-science n’est qu’un mot, Science n’est qu’un mot. Quand puis-je parler avec justesse ? En faisant silence. Silence n’est qu’un mot. Ce qui est dit en ce moment est silence. Dans cette dernière phrase, nous sommes mis en présence du résidu de la dissolution des concepts, chère aux maîtres Zen. Le résidu est ce qui reste d’une parole qui s’effondre dans le silence qui l’a fait naître, il est balbutié par une personne qui ne se préoccupe pas de formuler une phrase sensée.

Il s’impose à nous comme un paradoxe puisqu’il semble identifier le silence et la parole. En fait, il n’identifie rien, ne distingue rien, mais la Science, qui ne veut pas l’accepter en tant que résidu, cherche à lui donner un sens pour elle, un sens scientifique, en cherchant l’esprit derrière le mot. Mais elle ne saisit pas de sens, car elle ne touche pas du plein, mais tombe dans le vide. Il n’y a pas de concept, le système s’est effondré, tout s’est vidé. Par-delà les mots, il y a un gouffre spirituel insondable. La Non-science n’appartient pas au cercle de la Science, et sa profondeur la terrorise perpétuellement. La Science dira-t-elle qu’elle réalise l’absolu 7 La Non-science se trouvera en face d’elle, insistante, pour lui rappeler qu’elle ne progresse pas. C’est cette insistance que nous mettons en évidence dans leur indéniable dialogue.

 

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